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Edito
Rien n'est pire que de vivre dans un environnement où tout doit sembler à ce que les autres pensent voir. La sensation des choses doit régir notre regard et nos pensées. Laissons aller notre imagination a gré de ces sensations sans nous préoccuper de ce que pensent ceux qui n'ont que la standardisation de leur esprit comme but, pour être "comme tout le monde". Si vous voulez sortir des sentiers battus, ralliez-vous à moi et exprimez vos particularités!
La soirée fut mémorable. Les bouteilles bouchonnées de bière étaient débouchées et bues au fur et à mesure qu'elles remontaient de la cave. Seul Wim ne buvait pas. Maurice, le mari de sa marraine, lui avait appris à garder son sang-froid devant tout évènement pouvant survenir dans sa vie. L'alcool atténuait le plaisir qu'il pouvait provoquer et le banaliser. La soirée fut intéressante en tous points. Wim déclara qu'il comptait avoir deux enfants avec sa future épouse et qu'il compterait l'aimer le plus longtemps possible. Il promit également de lui verser une pension alimentaire intéressante dès qu'ils se quitteraient, si tel était le cas. Les parents apprirent à se connaître. Ils se présentèrent l'un après l'autre. Charles Batelier était chasseur de grenouilles. Il travaillait pour une firme de produits congelés qui conditionnait les cuisses de ces batraciens. Charles promit à Paul de lui en faire goûter lorsqu'il l'inviterait à Orléans. Jeanne Batelier, son épouse qui lui fut chérie quelques années auparavant, travaillait pour un journal local. Elle rédigeait l'horoscope du jour. Ses articles faisaient fureur dans la région d'Orléans. Aucun investisseur, aucun entrepreneur ni même chasseur de grenouille n'eut pris une décision importante sans avoir lu l'horoscope de Jeanne Batelier, Jeanne Lapusaille, de son nom de jeune fille qu'elle n'était plus depuis longtemps. Paul Vandenberg était maître brasseur, il travaillait depuis des années pour la Brasserie Carrier de Frameries. Ce soir-là, Paul présenta toute la panoplie de bières qui étaient brassées sous ses ordres. Charles appréciait. Ils goûtèrent la pils, la Belge et la Saison, spécialité de la région. Évidemment les premières révélaient leur saveur réelle, tandis que les dernières devenaient insipides, cachant leurs particularités gustatives. L'épouse de Paul, Germaine Cornet de son nom de jeune fille, était à l'époque tricoteuse de manteau pour chiens, pour bassets, pour être plus précis. Elle travaillait pour Armand, le tailleur pour bassets de Pâturages, petite ville voisine de Frameries. Chaque année, c'est elle qui dirigeait le défilé qu'organisait Armand, dans les dépendances de la Maison du Peuple de Frameries. Elle avait pour mission d'y inviter tous les propriétaires de bassets du Borinage et plus loin encore. Germaine aimait son métier, mais elle sentait le chien à force de les habiller pour essayer ses confections. L'odeur de basset lui collait à la peau. Paul lui en faisait souvent le reproche. Au beau milieu de la soirée, Charles éprouva le regret de ne pas encore être allé au chevet de sa fille souffrante. Il se promit d'y aller le lendemain si un autre évènement ne l'y empêchât. Vers trois heures du matin, les deux couples n'en pouvaient plus. Germaine et Jeanne étaient dans le jardin, elles se tenaient l'une l'autre pour s'empêcher de tomber dans leur vomi qui coulait à leurs pieds. Paul et Charles s'étaient mis à boire du café en grandes quantités pour chasser le démon du tournis qui s'était introduit dans leurs têtes en fête. Petit à petit, la maisonnée s'endormit. Il était cinq heures lorsque le silence posa ses ailes sur ses habitants. Wim s'était assoupi depuis le début de la soirée. Il n'avait pas pu assister aux débordements des parents et beaux-parents qu'ils considérait irrespectueux à l'égard de Marthe qui souffrait de la solitude à la Clinique Notre-Dame de Frameries, le pied pendu à une chaîne! Vers quatorze heures, alors que Charles et Paul dormaient, affalés sur le divan et que Germaine et Jeanne étaient blotties l'une contre l'autre au pied du rosier en fleurs, Wim s'apprêta pour rendre visite à Marthe dans sa prison médicale. Avant de se rendre au chevet de sa bien-aimée, il se rendit prestement chez le bandagiste de la grand rue chez qui il acheta une chaîne en argent pour remplacer celle qui tenait le pied de la malheureuse Marthe. Il choisit, sans hésitation, la petite chaîne au bout de laquelle pendait un nounours en lapiz azul qui était censé éloigner le mal à plus de vingt mètres des victimes des fractures. Le bandagiste lui avait dit en gardant son air sérieux. Il avait d'ailleurs la réputation de ne jamais ironiser ses propos. Ces derniers ne pouvaient dès lors qu'être vrais! Après avoir fait emballer son achat dans un papier cadeau bleu métallisé tenu par une cocarde dorée, il se rendit au chevet de Marthe. Elle l'attendait d'un pied ferme, l'autre étant inerte à cause de l'accident. Elle fit part à Wim de son désarroi de ne pas encore avoir reçu la visite de ses parents.
Wim se sentit dès lors obligé de lui expliquer les circonstances qui empêchèrent ses parents de quitter la maison pour venir la voir. Marthe comprit alors et oublia sa rancoeur. Le doute n'était dès lors plus permis: ses parents l'aimaient, les fêtes qu'ils organisaient en son honneur le prouvaient, elles étaient garantes d'un amour sans faille! Après s'être avancé vers la jeune fille, Wim l'embrassa et lui tendit le cadeau. Elle le déballa nerveusement. Marthe n'avait encore jamais reçu de cadeau. C'était une première!
Elle l'enleva de la boîte et fit mine de se la passer au cou.
Précautionneusement, il la reprit de ses mains et, après avoir enlevé la chaîne de l'hôpital, la remplaça par la chaîne en argent qui brillait dans toute sa splendeur, la pierre pendant sous le pied plâtré de la déesse de son coeur. Le soir-même, alors que Charles et Jeanne s'apprêtaient pour aller rendre visite à leur fille à la clinique, Germaine les appela à table pour souper. Le repas était servi. Charles et Jeanne trouvaient inconvenant de refuser l'invitation et renoncèrent dès lors à la visite de leur fille, la remettant illico au lendemain. D'obstacle en obstacle, les parents de Marthe ne purent lui rendre visite que plus d'un mois après son opération. Ils la trouvèrent changée.
Quelques jours plus tard, Marthe put sortir de l'hôpital. La jambe cassée avait été refaite comme à l'origine. C'était un mardi. Wim s'en souvient comme s'il n'avait pas bu ce jour-là. Il pleuvait très fort. De gros nuages foncés traversaient le ciel poursuivant les plus clairs d'est en ouest qui, peut-être par crainte, se cachaient en fonçant, profitant du mimétisme nuageux pou ne pas être vus. Malgré la joie que suscitait le retour de la belle, ce jour était un jour triste et sombre. La seule possibilité de dissiper la mélancolie était d'organiser une petite réception, pensa Paul qui se mit à la tâche immédiatement. La fête commença vers vingt heures et se poursuivit jusque huit heures le lendemain, heure à laquelle la famille Batelier devait prendre la route pour s'en retourner à Orléans. Ainsi se terminait le séjour Borain d'une famille Française! Le séjour des Bateliers avait duré un peu plus de six semaines alors qu'il n'aurait du durer que le temps de faire pipi! Marthe n'avait pas terminé ses séances de kinésithérapie. Il fut donc décidé qu'elle demeurât deux semaine de plus chez les Vandenbergh. Wim se réjouissait de cette décision qui prolongeait son bonheur. Rien ne pouvait lui faire plus plaisir. Lorsqu'il se retrouva seul dans sa chambre le soir, et qu'il eût enfilé son pyjama, il chanta « cadet Roussel » et dansa un genre de bourrée qu'il improvisa sous l'impulsion de sa joie. Il trouva le sommeil après être tombé d'épuisement. Le jour du départ, donc, Paul, Germaine, Wim et Marthe se postèrent en rang devant la porte pour assister au triste départ des Batelier pour Orléans, la cité de la résistance occidentale devant l'invasion des Maures. À l'invitation de Paul, ils s'étaient mis en position « adieux sincères », le mouchoir blanc déplié dans la main gauche élevée à la hauteur du front, une larme de volume moyen courant sur la joue tremblante. Ce furent des adieux poignants.
La voie 9 était couverte d'une foule qui attendait dans un silence religieux. J'observai les acteurs de l'attente, curieux de découvrir les mimiques de chacun. La plupart n'affichait pas de sentiments. Impassibles, leurs regards étaient dirigés, tous dans la même direction, vers les quais qui leur faisaient face. Ils semblaient tous avoir la même pensée! Mon regard fut soudain attiré par un spectacle hors du commun qui rompit l'uniformité du tableau. Une grosse dame fendait la foule de son corps large et percutant, s'avançant, menaçante, dans ma direction, l'air grave et décidé. Ses cheveux gris, en bataille, semblaient n'avoir jamais été alignés au travers des dents d'un peigne. Une paire de grosses et affreuses lunettes couvrait la moitié de la superficie de son visage rond, comme un ballon de football, presque inhumain. Ses yeux tournaient dans un mouvement perpétuel, grossis par les gros verres. Son gros manteau vert, hors saison, était couvert de poils, probablement d'un chien clair en mue, celui qui pendait au bout de la laisse qu'elle tenait comme un trophée dans la main gauche, avec un marteau de carrossier, en caoutchouc noir. Son autre main était fermée sur un burin tranchant trempé à l'huile d'olive par un forgeron suédois, en vacances dans les Ardennes Belges et qui le lui avait offert pour la remercier de lui avoir indiqué la route pour sortir d'une cité sociale dans laquelle il avait du se perdre avec sa famille paniquée. Elle marchait d'un pas arraché vers la place qu'elle voulait occuper sur le quai, là où elle avait l'habitude d'attendre le train, lorsqu'un changement de voie ne perturbait pas ses habitudes! Le spectacle commençait à m'intéresser. Parmi les figurants qui entouraient la grosse dame au marteau, certains se singularisaient par des variantes remarquables pour des yeux observateurs!
Wim était enchanté. La jeune fille avait une voix enchanteresse. Il l'avait analysée comme étant une voix douce et sensuelle. Il aurait voulu l'aborder, mais il savait qu'elle allait prendre immédiatement la route pour s'en retourner dans son pays, loin de là! Il avait remarqué que la Renault Dauphine était immatriculée dans une région lointaine. Marthe tendit la main avec la monnaie pour payer le marchand de glaces. Une pièce tomba et roula sur la rue. Instinctivement, elle se précipita pour la récupérer. Comme elle s'avança, elle fut renversée par une auto qui arrivait et qui n'eut pas le temps de freiner. La jeune fille fut littéralement jetée par terre et trempa rapidement dans un bain de sang, aux pieds de Wim qui en demeura bouche bée. Les parents de la jeune fille se précipitèrent hors de leur véhicule pour se jeter au secours de leur fille. Wim s'était baissé pour lui parler tandis que le conducteur qui l'avait renversée ne savait à quel saint se vouer. Il tournait en rond en les invoquant tous! Marthe gisait, silencieuse, le cornet de glace vanille à la main, sans la crème fraîche que la jeune fille avait heureusement léchée avant de tomber inanimée derrière le fourgon du marchand de glace à qui elle devait encore le prix du cornet. Sans perdre de temps, Wim garda son sang-froid et appela les premiers secours, du téléphone de sa maison où, au passage, il expliqua à ses parents la raison de sa précipitation. Charles, le papa de Marthe le suivit et, après s'être présenté en vitesse, se précipita dans les toilettes où il se soulagea abondamment. Il retourna rapidement près de sa fille qui geignait, couchée sur la rue. Marthe avait besoin d'une ambulance. Son père avait en effet remarqué que la jambe gauche de la malheureuse était cassée. En voulant la déplacer, il avait remarqué qu'elle était devenue flexible comme du latex. Il s'était même autorisé à jouer en la fléchissant jusqu'au torse de sa fille pour montrer à sa femme le ridicule d'une telle situation. Ils eurent bien du plaisir! En attendant les secours, la maman de Wim interrompit les jeux des parents de Marthe pour les inviter à boire une jatte de café. Wim assura la protection de la victime en se postant à ses pieds. Il lui parla pour la rassurer. Il la trouvait jolie. Il lui demanda poliment si il pouvait soulever sa jupe pour admirer le haut de ses cuisses. Elle accepta volontiers. Ce garçon lui plaisait.
Marthe était ravie d'entendre sa promesse qui lui paraissait sincère. Dans les yeux du garçon, elle voyait l'amour qui lui avait manqué jusqu'alors. Elle ne put s'empêcher de lui dire comment elle s'appelait. Elle lui confiait son prénom alors qu'ils se connaissaient à peine. Elle se donnait à lui, sans retenue. Dans une contrepartie joyeuse, dans un élan de sentiment amoureux, il lui rendit la pareille. Ils avaient dès lors dévoilé leurs prénom, ils se connaissaient. Chacun d'eux feuilleta le petit livret des prénoms que tout européen a sur soi, pour y trouver le prénom de l'autre et y lire l'analyse qu'en avait faite Gérard Laurier, l'auteur de la version francophone. Wim y lit que les Marthe tombaient facilement amoureuses, qu'elles devenaient des mères attentives et qu'elles étaient douées pour fabriquer des flûtes en bois de surault. Marthe ne trouva absolument rien sur les Wim. En effet, ce prénom n'était pas d'origine française, mais hollandaise. Elle demeura sur sa faim quant à la vision de l'avenir. L'ambulance arriva en trombe, sirènes hurlantes. Elle freina à quelques centimètres de la tête de Marthe. C'est très dangereux une ambulance! |
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Samedi 18 Octobre 2008 à 16:48
